Valère Staraselski

La revanche de Michel Ange (1999) suivi de Vivre intensément repose (2007)
Nouvelles republiées en 2019


Les recueils de nouvelles, La Revanche de Michel-Ange et Vivre intensément repose, sont republiés en un seul et même volume aux éditions La Passe du vent.

Entretien avec Valère Staraselski
Pourquoi une telle republication d’écrits de jeunesse ?
Je me suis posé la même question quand Thierry Renard, poète et éditeur, me l’a proposé. Et puis à la réflexion, donner à lire des textes déjà parus et épuisés datant de vingt voire trente ans, n’est-ce pas une manière de montrer toutes les marches de l’escalier où les séquences, (y compris avec ce qu’il y a d’inabouti ou de trop théorique peut-être, je rédigeais une thèse universitaire alors), du chemin emprunté et sur lequel je me trouve toujours après d’autres écrits et devant d’autres, je l’espère ?...

Que représente pour vous le genre de la nouvelle ?

La nouvelle en tant que genre littéraire constitue à mes yeux le nec plus ultra, mieux, la quintessence, de la littérature en prose. Un auteur littéraire qui n’a pas écrit de nouvelles n’est pas, selon moi, complet. Pourquoi ? Parce que le genre de la nouvelle oblige à aller à l’essentiel. La nouvelle « laisse dans l’esprit », assurait Charles Baudelaire, « un souvenir bien plus puissant qu’une lecture brisée ». Je considère qu’elle est au roman ce que le poème est à la littérature tout entière. Du reste, sa composition relève d’un véritable défi. J’ajouterais qu’elle est au plus près du vrai, de l’émotion aussi, qu’elle vient en quelque sorte de l’intelligence du cœur.

Un souvenir de lecture parmi d’autres ?

Je me souviens de La maison du chat qui pelote de Balzac, de Coco de Maupassant, de Arabie de Joyce, de La confusion des sentiments de Zweig, de Les voisins d’Aragon, de Fermé la nuit de Morand, de Un jour rêvé pour le poisson banane de Salinger… Ce genre, c’est un peu Les contes des mille et une nuits de la littérature.
En revanche, j’ai oublié le titre d’une nouvelle et je ne sais même plus si ce texte en question est l’œuvre de Charles Dickens ou bien de Robert Stevenson, mais je n’ai pas oublié sa teneur. Un jeune garçon vit dans la montagne et travaille dans une auberge. Entre deux services, il prend un peu de repos sur le banc de pierre de l’auberge qui donne sur un torrent dont il s’imagine, à longueur de temps, où il l’emmènera, vers quelle vie, s’il suit son cours plus tard lorsqu’il sera adulte. Forcément vers une existence bien au-dessus de la sienne ! Car, bien sûr, les gens de passage lui narrent mille choses extraordinaires qui l’attendent dans la plaine… Or, le temps passe, l’eau du torrent ,un jour limpide et basse, un autre grosse et tumultueuse, s’écoule devant ses yeux pendant qu’il poursuit son rêve touchant à ce qu’il trouvera en bas, dans la ville et ses merveilles. Les jours poussent les jours, les semaines recouvrent les semaines, les saisons succèdent aux saisons, les années suivent les années et il prend de l’âge, repoussant de fait le moment du départ, il vieillit. Peu à peu, le temps passant, le désir de partir s’amoindrit en lui, s’estompe tant et si bien, qu’après quelques décennies, il parvient jusqu’au grand âge sans jamais avoir bougé de sa montagne. Or, avec et pour lui, le lecteur attend, désire ardemment, espère toujours, puis finit lui aussi à renoncer, en acceptant plus mal gré que bon gré ce renoncement…

Pourquoi précisément le souvenir de cette nouvelle là ?

Sûrement parce qu’elle ressemble à ma vie de travailleur. Oui, c’est ça... La vie du plus grand nombre.

S’agissant des nouvelles, si vous aviez à choisir…

Les Russes évidemment, Maître et serviteur de Tolstoï, Premier amour de Tourgueniev, Les allées sombres de Bounine, mais aussi les nouvelles de Tchékhov, d’Isaac Babel, bref la liste serait trop longue. Et ces bijoux que sont les nouvelles de Iouri Kazakov dans La petite gare, par exemple ! Dont celle qui raconte le destin d’un chien aveugle. Magnifique ! Que de trésors dans la littérature mondiale. J’ai un plaisir fou, intense, à lire des nouvelles. Et souvent, très souvent, de l’admiration !

On peut dire de vos textes, à quelque époque qu’ils sont écrits, qu’ils sont, en dépit de leur teneur assez originale, à la fois exigeants et accessibles.

Dans notre société spectacle occidentale, d’entre-soi, tribale de plus en plus, de consommation maladive, d’égoïsme davantage que d’individualisme, le savoir artistique, qui est par essence non-universitaire, non-journalistique, bref non mondain, échappe pour l’essentiel au commerce de la grande distribution. Ce savoir
loge dans cette littérature qui est comme tenue en lisière de notre monde ultra-marchand. C’est ainsi et je dirais, au regard de ce qu’est notre société, que cette réalité du fait littéraire est explicable. A ce propos, je conseille vivement la lecture de Ceci n’est pas un livre de l’ex-Yougoslave Dubravka Ugresic !
Pour résumer, les artistes n’ont pas à vitupérer l’époque mais à travailler pour tenter de dire le vrai en essayant de le faire en pratiquant le Beau. Et, pour ma part, pas question de pathétique vendeur ou de styliser l’infamie ou le vide ou bien encore ce que tout le monde qui a des yeux voit ! Pas de complaisances nihilistes. Mon écriture n’a pas honte d’être mue ou portée par des valeurs humanistes. On ne se refait pas...

Ces nouvelles, leur écriture, datent d’avant l’an 2000. Or, on est surpris par la concordance avec notre actualité. Ainsi que le poète Thierry Renard, qui est aussi l’éditeur de ce recueil, le dit : vos nouvelles sont rattrapées par la réalité et ces temps meurtris…

Peut-être que le fait d’être un lobrow (ras des pâquerettes) socialement et d’être contraint de rivaliser intellectuellement et littérairement avec les highbrow, (front haut) engendre cette littérature, la mienne, qui se distingue de celle de et pour les middlebrow, (public moyen). Ces qualificatifs sont employés par Virginie Woolf dans un courrier qu’elle envoie au responsable d’un journal…
« Il ne dépend pas de nous de n’être pas pauvres, mais il dépend toujours de nous de faire respecter notre pauvreté », écrivait très justement, selon moi, Voltaire.
Les gens en place sont, comme à chaque époque où règnent les héritiers, dans la reproduction donc dans le conformisme. Combien de filles et de fils de, d’héritiers se trouvent de nos jours en situation de responsabilité ? Beaucoup. Et il est bien normal que barrant la route aux autres, en les oubliant tout bonnement, qu’ils n’aient tendance à ne voir qu’eux-mêmes. N’oublions pas non plus que la permissivité, qui est devenue la règle et même la loi aujourd’hui - et qui par ailleurs bannit le travail véritable - produit de manière immanquable de la vulgarité… Les artistes ont la possibilité d’affûter, d’élargir, le regard sur la réalité afin de la rendre palpable donc réelle. Ce qui exige de sortir de soi, de son milieu, de son monde, de le trahir même. Quelque soit son milieu d’origine. Et pas pour esthétiser en quelque sorte le désespérant mais pour se battre pour le vivant.

Entretien réalisé par Matthieu Guérin

La revanche de Michel Ange suivi de Vivre intensément repose - 284 p. 15 euros