Valère Staraselski

La revanche de Michel Ange suivi de Vivre intensément repose
Nouvelles republiées en 2019


Les recueils de nouvelles, La Revanche de Michel-Ange et Vivre intensément repose, sont republiés en un seul et même volume aux éditions La Passe du vent.

Entretien avec Valère Staraselski

Pourquoi une telle republication d’écrits de jeunesse ?
Je me suis posé la même question quand Thierry Renard, poète et éditeur, me l’a proposée. Et puis à la réflexion, donner à lire des textes déjà parus et épuisés, datant de vingt voire trente ans, n’est-ce pas une manière de montrer toutes les marches de l’escalier, (y compris avec ce qu’il peut y avoir parfois d’inabouti ou de formulations trop théoriques. Durant ces périodes, j’étais plongé dans la rédaction d’une thèse universitaire), les passages du chemin emprunté et sur lequel je me trouve toujours après d’autres écrits depuis et devant de nouveaux, je l’espère ?...

Que représente pour vous le genre de la nouvelle ?

La nouvelle en tant que genre littéraire constitue à mes yeux le nec plus ultra, mieux, la quintessence, de la littérature en prose. Un auteur littéraire qui ne pas essayer à l écriture de nouvelles n’est pas, selon moi, complet. Pourquoi ? Parce que le genre de la nouvelle oblige à aller à l’essentiel. La nouvelle « laisse dans l’esprit », assurait Charles Baudelaire, « un souvenir bien plus puissant qu’une lecture brisée ». Je considère qu’elle est au roman ce que le poème est à la littérature tout entière. Du reste, sa composition relève d’un véritable défi. J’ajouterais qu’elle est au plus près du vrai, de l’émotion aussi, qu’elle vient en quelque sorte de l’intelligence du cœur.

Un souvenir de lecture parmi d’autres ?

Je me souviens de La maison du chat qui pelote de Balzac, de Coco de Maupassant, de Arabie de Joyce, de La confusion des sentiments de Zweig, de Les voisins d’Aragon, de Fermé la nuit de Morand, de Un jour rêvé pour le poisson banane de Salinger… Ce genre, c’est un peu Les Contes des mille et une nuits de la littérature.
En revanche, j’ai oublié le titre d’une nouvelle et je ne sais même plus si ce texte en question est l’œuvre de Charles Dickens ou bien de Robert Stevenson, mais je n’ai pas oublié sa teneur. Un jeune garçon vit dans la montagne et travaille dans une auberge. Entre deux services, il prend un peu de repos sur le banc de pierre de l’auberge qui donne sur un torrent dont il s’imagine, à longueur de temps, où il l’emmènera, vers quelle vie, s’il suit son cours plus tard lorsqu’il sera adulte. Forcément vers une existence bien au-dessus de la sienne ! Car, bien sûr, les gens de passage lui narrent mille choses extraordinaires qui l’attendent dans la plaine… Or, le temps passe, l’eau du torrent, un jour limpide et basse, un autre bourbeuse et tumultueuse, s’écoule devant ses yeux pendant qu’il poursuit son rêve touchant à ce qu’il trouvera en bas, dans la ville et ses merveilles. Les jours poussent les jours, les semaines recouvrent les semaines, les saisons succèdent aux saisons, les années suivent les années et il prend de l’âge, repoussant de fait le moment du départ, il vieillit. Travaillant, vivant à l’auberge, le temps passe et le désir de partir s’amoindrit en lui, s’estompe tant et si bien, qu’après quelques décennies, il parvient à la maturité puis au grand âge sans jamais avoir quitté sa montagne. Or, avec et pour lui, le lecteur attend, désire ardemment, espère toujours le départ vers la vallée, puis finit lui aussi par renoncer, en acceptant plus mal gré que bon gré ce renoncement…

Pourquoi précisément le souvenir de cette nouvelle là ?

Sûrement parce qu’elle ressemble à ma vie de travailleur. Oui, c’est ça. Une existence laborieuse où le travail s’impose comme central, envahit tout, y compris quand, je dirais même surtout quand on n’en est privé, car on ne pense qu’à ça ! Trouver du travail, un emploi. La vie du plus grand nombre en somme...

S’agissant des nouvelles, si vous aviez à choisir…

Les Russes évidemment, Maître et serviteur de Tolstoï, Premier amour de Tourgueniev,Allées sombres d’Ivan Bounine, mais aussi les nouvelles d’Anton Tchekhov, d’Isaac Babel, bref la liste serait trop longue. Et ces bijoux que sont les nouvelles de Iouri Kazakov dans La petite gare, par exemple ! Dont celle qui raconte le destin d’un chien aveugle. Magnifique ! Que de trésors dans la littérature mondiale. J’ai un plaisir fou, intense, à lire des nouvelles. Et souvent, très souvent, de l’admiration ! Codine ! du roumain Panaït Istrati...

On peut dire de certaines de vos nouvelles, à quelque époque qu’elles aient été écrites, qu’elles sont pour certaines d’entre elles parfois du côté du conte philosophique, non ?

Dans notre société spectacle occidentale, d’entre-soi jusqu’à l’écoeurement, tribale de plus en plus, de consommation compulsive presque, d’égoïsme davantage que d’individualisme, le savoir qui vient de la littérature, qui est par essence non-universitaire, non-journalistique, bref non-mondain, échappe pour l’essentiel au commerce de la grande distribution. Ce savoir loge dans une littérature qui est généralement comme tenue en lisière de notre monde ultra-marchand. C’est ainsi et cela le sera toujours puisqu’il s’agit d’un combat perpétuel... Et je dirais, au regard de ce que sont nos sociétés contemporaines, que cette méconnaissance de ce que peut apporter cette littérature est non pas acceptable mais explicable. Il s’agit bien d’une constante. A ce propos, je conseille vivement la lecture de Ceci n’est pas un livre de l’ex-Yougoslave Dubravka Ugresic !
Pour résumer, les artistes n’ont bien sûr pas à vitupérer l’époque mais à travailler pour tenter de dire le vrai avec les armes à leur disposition dont le Beau fait partie ... Pour ma part, pas question de styliser le vide ou bien encore de montrer ce que tout le monde qui a des yeux voit ! Pas de complaisances nihilistes non plus. Mes écrits n’ont pas honte d’être portés, en quelque sorte, par des valeurs humanistes assumées, héritées à la fois du christianisme et des combats progressistes. On ne se refait pas, on s’affirme ...

Ces nouvelles, leur écriture, datent d’avant l’an 2000. Or, on est surpris par la concordance avec notre actualité. Ainsi que le poète Thierry Renard, qui est aussi l’éditeur de ce recueil, le dit : vos nouvelles sont rattrapées par la réalité et ces temps meurtris…

Peut-être que le fait d’être un lobrow (ras des pâquerettes) du point de vue social et d’être contraint de rivaliser intellectuellement et littérairement avec les highbrow, (front haut) engendre cette manière d’aborder le réel, un peu particulière par rapport à ce qui est édité, qui se distingue, en tout cas, je le crois, de celle de et pour les middlebrow, (public moyen). Ce sont des qualificatifs qui sont employés par Virginie Woolf dans un courrier qu’elle envoie au responsable d’un journal…
« Il ne dépend pas de nous de n’être pas pauvres, mais il dépend toujours de nous de faire respecter notre pauvreté », écrivait très justement, selon moi, le très riche Voltaire.
Les gens en place sont, se vautrent pourrait-on dire, comme à chaque époque où règnent les héritiers, dans la reproduction satisfaite. Donc dans un égoïsme et un conformisme insupportables pour le commun des mortels. Combien de filles et de fils de, combien d’héritières et d’héritiers se trouvent de nos jours en situation de responsabilité ? Beaucoup, beaucoup, vraiment beaucoup ! Et il est bien normal que confisquant les places et les postes, que barrant la route aux autres, en les oubliant tout bonnement, qu’ils n’aient tendance à ne voir qu’eux-mêmes. A incarner mieux que quiconque ce fléau aux conséquences incalculables : l’égoïsme ! N’oublions pas non plus que la permissivité dont ils sont l’exemple souvent, qui est devenue la règle et même la loi aujourd’hui - et qui par ailleurs bannit le travail véritable - produit de manière immanquable de la vulgarité… Les artistes ont le pouvoir d’élargir la conscience, d’affûter le regard sur la réalité afin de la rendre palpable donc réelle. Ce qui exige, pour l’artiste, l’intellectuel, de sortir de soi, de son milieu, de son monde, de le trahir même. Quelque soit sa condition, son environnement d’origine. N’être ni avec les uns ni avec les autres mais avec son travail. Et pas en vue d’esthétiser en quelque sorte le désespérant mais afin de se battre pour le vivant. Ce vivant qui surgit, par exemple, du rire d’une jeune femme, d’un jeune homme, à l’intérieur d’un train de banlieue qui file parmi les bancs de brouillard d’un matin de novembre.

Entretien réalisé par Matthieu Guérin

La revanche de Michel Ange suivi de Vivre intensément repose - 284 p. 15 euros