Valère Staraselski

Pourquoi j’écris des nouvelles ?
Chronique de Valère Staraselski

« La nouvelle opère à chaud, le roman à froid. La nouvelle est une nacelle trop exiguë pour embarquer l’homme : un révolté, oui, la révolte, non. »
Paul Morand, préface à Ouvert la nuit.

Pour l’écrivain comme pour le lecteur, la nouvelle est sans doute la chose littéraire la plus énigmatique qui soit, une sorte de miracle, lorsque le vrai est tout de suite visible. Point besoin de faire appel à nos souvenirs de lecteur, opérons comme pour la définition d’un vocable, donnons un exemple. Le mien s’appelle Une beauté, nouvelle tirée du recueil Les allées sombres d’Ivan Bounine->http://fr.wikipedia.org/wiki/Ivan_Bounine]. Prix Pouchkine en 1903, prix Nobel en 1933, il avait quitté la Russie soviétique en 1920 pour ne plus jamais y revenir et mourir à Paris en 1953, la même année que Joseph Staline, à l’âge de 83 ans.

Pourquoi j’écris des nouvelles ? La réponse est dans la nouvelle qui suit.
Valère Staraselski

Ivan Bounine en 1901


UNE BEAUTE

Un fonctionnaire du Trésor, veuf et âgé, avait épousé une ravissante jeune personne, fille d’un officier supérieur. Il était taciturne et modeste, elle, en revanche, attachait du prix à sa personne. Grand, maigre comme le sont les phtisiques, il portait des lunettes teintées, couleur d’iode, parlait en sifflant légèrement et s’il voulait hausser quelque peu la voix, il basculait dans le fausset. Elle était plutôt petite, solide, bien faite et toujours élégante, parfaite maîtresse de maison, avec des yeux d’un bleu merveilleux auxquels rien n’échappait. Comme la plupart des fonctionnaires de province il avait l’air totalement dépourvu d’intérêt, ce qui ne l’avait pourtant pas empêché, dès son premier mariage, d’épouser une très belle femme. On n’y comprenait rien : pour quelles raisons de telles femmes l’épousaient-elles donc ?

Et voilà que cette seconde beauté se mit tranquillement à détester le petit garçon de sept ans qu’il avait eu de sa première femme ; elle fit mine de ne pas s’apercevoir de son existence. Le père, qui la craignait, feignit alors à son tour de n’avoir jamais eu de fils, et l’enfant, de nature vive et caressante, en vint à craindre d’ouvrir la bouche en leur présence, jusqu’à se renfermer complètement et se rendre comme inexistant dans la maison.

Immédiatement après la noce, de la chambre de son père, où il couchait jusqu’alors, on l’installa sur le petit divan du salon, une pièce étroite aux meubles tendus de velours bleu, à côté de la salle à manger. Mais il avait le sommeil agité et chaque nuit faisait glisser par terre draps et couvertures. Très rapidement la beauté déclara à la femme de chambre :

c’est épouvantable, il va m’abîmer tout le velours du divan. Nastia, vous lui ferez un lit par terre avec le petit matelas que je vous avais demandé de ranger dans le grand bahut de feu Madame, dans le couloir.

Alors le petit garçon qui n’avait plus personne au monde, s’enferma dans une vie complètement indépendante, entièrement isolée du reste de la maison, une vie silencieuse, imperceptible, chaque jour plus solitaire. On peut le voir, docilement installé dans un coin du salon qui dessine des petites maisons sur une ardoise, ânonne tout bas sur le même livre d’images que lui avait acheté sa maman, construit une voie ferrée avec des boîtes d’allumettes et regarde par les fenêtres... Il dort par terre entre le divan et un palmier en pot. Le soir, il fait son lit tout seul et c’est lui qui le roule soigneusement et le range le matin dans le bahut de sa maman au fond du couloir ; là où il cache tous ses autres petits biens.

- Ivan Bounine a écrit cela en 1940...


Chronique de Valère Staraselski - 2008