Valère Staraselski

De fil en aiguille. Liberté-Actus.
Chroniques Valère Staraselski. Juillet 2026.

« J’ai du mal à imaginer un écrivain en dehors de la politique, sans doute parce que je me fais de celle-ci une idée plus large que certains de mes collègues. Elle est, à mes yeux, l’expression concentrée de la morale ». Dmitri Bykov, russe, auteur d’une indépassable biographie de Boris Pasternak.
Après L’âge de fer, le second volet du film La bataille de Gaulle s’intitule J’écris ton nom : un vers tiré de Liberté de Paul Eluard, résistant communiste, publié en 1942. Ce poème récité en off conclut ce très beau tableau cinématographique qui est après tout - et cela magnifiquement - le récit de l’épopée de la France libre du général de Gaulle. Une réalité historique dont la connaissance est ici magistralement dispensée par le travail d’Antonin Baudry, réalisateur de 51 ans.
Notons que la manif du 11 novembre 1940 (ça n’est pas dit) est à l’initiative des étudiants communistes. Les deux représentants communistes présents à la réunion initiée par Jean Moulin, présents au nom du PCF et de l’organisation Front national, n’étaient pas (comme c’est montré) opposés au rassemblement des mouvements de résistance proposé par le même Jean Moulin, ils avaient réglé cette question avant. Et indiquons également que l’insurrection de Paris, lancée et commandée par le chef communiste des FTP, Rol-Tanguy, l’a été dans un moment où celle de Varsovie n’a pas encore été écrasée.
Nonobstant, voici un cinéma courageux qui n’hésite ni à montrer une geste chevaleresque bien réelle touchant à l’universel ni à rappeler que la réalité de la nation française s’appelle liberté et enfin qu’un responsable politique se doit de posséder le sens des responsabilités, celui de l’Etat et de l’intérêt général. Pour mémoire, le chrétien de Gaulle évoque, dans ses « Mémoires d’espoir, l’infirmité morale du capitalisme. Et n’oublions pas que, chez cette sorte d’hobereau, courage et humour ont toujours fait bon ménage.
Croisant le général Massu, il lance :
–  Alors, Massu, toujours aussi con !
–  Toujours gaulliste mon général.

Six heures du matin, impérieuse, l’odeur des blés coupés durant la nuit mêlée à celle de la terre sèche envahit l’habitacle de la voiture. A perte de vue, la plaine de Brie offre cette couleur blond doré d’après moisson. Moisson précoce en raison des chaleurs extrêmes. Ces fortes senteurs ont quelque chose de rassurant pour qui a grandi à la campagne. On pense au pain de son enfance. Et puis soudain, ce coup de couteau au cœur avec cette image de faons nichés dans les blés qui sont régulièrement broyés par les pales des moissonneuses-batteuses. Oui, cette monstruosité, vraiment évitable grâce à des repérages anticipés effectués par ordinateur, comme cela est pratiqué en Alsace ou bien encore en Allemagne. Le petit animal, pétrifié, apeuré, qui ne comprend pas, qui ne se sauve pas quand la terrible machine de mort approche …

Début de mois : le cessez le feu entre l’Iran et les Etats-Unis n’aura été que de très courte durée. Tirs iraniens contre navires américains et bases américaines à Bahreïn et au Koweit, frappes américaines en Iran. « Je ne veux plus négocier avec eux, ce sont des pourritures. Les Iraniens sont dirigés par des malades. » lance Donald Trump. C’est pourtant ce qui se passera…
Fin de mois : vaste offensive israélienne en Cisjordanie…

Canicule, sécheresse, incendies : doublement des morts à domicile entre le 22 et le 25 juin, 2500 décès recensés, peut-être 5000. Sans aucun doute, davantage depuis. Des êtres, animaux et humains, déshydratés ou tout simplement épuisés par les trop fortes chaleurs (combien de logements notamment sociaux dépourvus de volets ?) pensent s’endormir alors qu’ils sombrent dans une torpeur inconsciente et succombent.
La forêt de Fontainebleau en feu. Sur le réseau du Conseil départemental du Parti de Seine et Marne : « Ça s’est propagé aux abords de Fontainebleau, on est dans l’attente » écrit Rémi tandis qu’Aurélie poste : « Oui, il est conseillé de faire un ti baluchon au cas où, mais pas de panique pour le moment… Le feu a gagné le grand parquet où des chevaux ont été évacués… Les jardins du château ont été fermés. Je suis rentrée et j’ai vu des canadairs, ils se ravitaillent à Bois le Roi et dans le canal du château… On y pensait tous, mais là c’est du concret. Quelle tristesse ! Il y a vraiment une urgence climatique, civique et écologique… On n’y croyait pas… Mais là, c’est plus que concret. Je soutiens les soldats du feu ! ». A la veille du 14 juillet, la forêt de Fontainebleau était en feu. Une première en Ile de France ! D’une ampleur exceptionnelle, l’incendie est décrit comme très virulent. Pour la première fois, sous les regards incrédules, des canadairs sont remontés du sud pour aider à lutter contre le feu …
Toujours sur les réseaux, sous le titre une hécatombe silencieuse au cœur de l’été : « Quand la forêt brûle, les médias comptent les hectares. Nous, nous comptons les vies. Derrière les chiffres et les images de fumée, il y a un drame animal qui se joue souvent dans l’indifférence. Les incendies de forêt ne détruisent pas que des arbres, ils pulvérisent des écosystèmes entiers. »
Le ministère de l’Intérieur, 20 juillet : trois fois plus de forêts brûlées qu’un an plus tôt. Des dizaines de milliers de personnes évacués. Des localités vidées de leurs habitants. Des centaines de maisons s’envolent en fumée. Des dizaines de pompiers blessés dont trois ont perdu la vie…
Sidération du plus grand nombre enfermés dans la non-information du quotidien : « Nous sommes en train de vivre un des étés les plus froids du reste de notre vie » assène Magali Reghezza-Zitt, géographe. Le basculement a commencé. Le climat ne reviendra pas. Désemparés, les sinistrés vivent une terrible désaffection.
Où que l’on se trouve, ce monde fait mal. Devant tant de carence, de manquements, on a mal au cœur, à l’âme, à l’intelligence. Comment ne pas agir pour la vie ?
Un scientifique s’étonne de l’étonnement des médias : « Pourquoi vous êtes surpris puisque ce qui se passe était prévisible. Tout se déroule comme prévu, je ne vois donc pas, etc… ».
Pourquoi, comment ? La réponse était donnée dès 1979 par le vulcanologue Haroun Tazieff confirmée par le paléoclimatologue Jean Jouzel qui publiera avec Claude Lorius la première étude établissant formellement le lien entre concentration de CO2 dans l’atmosphère et réchauffement climatique. Et les rapports réguliers du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC)…
Les constats succèdent aux constats. Parlant des martinets, une responsable de la Ligue Protectrice des Oiseaux : « Les oisillons, en raison de l’intensité et de la durée de la canicule ont dû s’approcher du bord du nid pour aller chercher de l’air et ils sont tombés » précise-t-elle avant d’ajouter : « Une fois au sol, ils sont foutus ». Les dégâts du bouleversement climatique expliquent que « certains jours des dizaines de boîtes en carton arrivaient presque toutes les heures au centre de soins. A un moment, il a fallu se résoudre à fermer l’accueil faute de pouvoir s’occuper de nouveaux pensionnaires ».
Tatiana Giraud, de l’académie des Sciences, en dépit de la loi de 1976 sur la protection de certaines espèces qui prospèrent, constate que « une espèce animale sur huit est menacée d’entrer dans un vortex d’extinction. Nous sommes à l’aube d’une sixième extinction de masse. »

Il va falloir songer très sérieusement au fait que, pour sa survie même, l’espèce humaine doive dépasser, et pas dans dix mille ans, son ci-devant rapport prédateur à la nature basé sur une économie dérégulée. Un rapport qui s’apparente un peu trop souvent au couple formé par « ma gueule d’abord » et « emballage à usage unique » …

Forcément, la colère enfle et les accusations succèdent aux accusations. Madame Stambach-Terrenoir, députée LFI de Haute-Garonne, après avoir listé les conséquences sur les humains, indique que « les animaux meurent eux aussi par dizaines de milliers dans les élevages intensifs, étouffés dans des bâtiments fermés devenus fournaises. Plus 1000% pour les volailles, plus 200% pour les porcs. Entendez leurs cris ! L’hécatombe est si violente que les entreprises d’équarrissage ne peuvent plus suivre et qu’on enfouit les cadavres dans la terre. Les cours d’eau deviennent cimetières de poisson à ciel ouvert, les animaux sauvages meurent dans les forêts desséchées, hirondelles et martinets tombent littéralement du ciel » avant de lancer : « Vous êtes coupables d’imposer pour les profits de quelques-uns un modèle agricole productiviste et exportateur, qui entasse toujours plus d’animaux dans des bâtiments fermés au mépris de leurs souffrances et de leurs besoins biologiques… ».
La militante écologiste Claire Nouvian renchérit : « La France est victime d’une sécheresse sans précédent. Les feux sont en train de ravager le sud de la France. Et les pompiers se préparent à une saison en enfer. On est face à une montagne de détresse, de souffrance et de pertes en cascade. La détresse des humains, des plantes, des animaux. On est inadapté aux températures extrêmes. Certains nouveaux nés convulsionnaient sous l’effet de la chaleur. Et face à ce déluge de misère et de souffrance annoncé depuis des années par les climatologues, que fait notre gouvernement ? ».
Elles n’ont pas tort, on marche décidément sur la tête ! Les responsables politiques ne sont pas des incompétents mais des inconséquents par choix. Vraiment pas au niveau, car l’élite a choisi : la liste des manquements à leur pays est longue…
Sans évoquer l’état déplorable des moyens (on manque de tout ! s’insurge le responsable national des pompiers volontaires) pour combattre les mégafeux, signalons que le 24 juin, le premier ministre déposait un projet de loi qui remet 700.000 passoires thermiques sur le marché. Que le fonds destiné à financer l’adaptation des collectivités est amputé des deux-tiers. Que le plan Macron pour replanter un milliard d’arbres en dix ans subventionne les coupes dans de vieilles forêts diversifiées (Jura) pour les remplacer par des quasi- résineux hautement inflammables, 20.000 kilomètres linéaires de haies disparaissent chaque année et, alors qu’elle occupait la première place en Europe, l’agriculture biologique française a perdu des surfaces…
A voir le parcours de l’actuel hôte de l’Elysée, on se souvient des mots de Charles de Gaulle signifiant que les choix de la nation primaient sur les marchés financiers : « La politique de la France ne se fait pas à la corbeille ».

« Tout était là pour être prêt. Il faut politiser les canicules et pointer l’obstruction qui vise à saper cette nécessaire transformation. » dénonce encore un scientifique.
« L’humanité n’est pas confrontée à une crise écologique, c’est la nature qui est confrontée à une crise humaine » affirme un certain Arthur Keller qui semble remettre les choses à l’endroit...
S’agissant des solutions à cette réalité qu’on sera, à présent, bien en peine de nier, l’avenir immédiat est évoqué : « L’idée que si on ne fait rien, on va conserver une situation confortable, il faut se sortir ça de la tête. Si on ne fait rien, on va être victime d’une évolution qu’on ne contrôlera pas. Est-ce qu’on préfère un effort qu’on pilote ou est-ce qu’on préfère des contraintes qu’on subit ? » nous dit Jean-Marc Jancovici, président de Shift Project.
Comment ne pas évoquer ici, une fois encore, le travail considérable d’Amar Bellal, patient initiateur du plan climat Empreinte 2050 du PCF dont les spécialistes s’accordent à dire qu’il s’agit du plan opérationnel le plus complet et le plus abouti présenté jusqu’ici par un parti politique digne de ce nom.
Lors du 40e congrès du Parti communiste, à Lille, je le croise, ce fameux Amar Bellal : il m’annonce qu’un plan adaptation est en préparation. Ce camarade ne lâche rien…
Au congrès, cet homme discret rappellera que « la part qui revient aux comportements individuels dans la solution aux problèmes écologiques est de 20%. L’écologie, affirmera-t-il, est avant tout une grande question politique. 80% des émissions de CO2 revient à notre système économique. Il faut le redire aux militants écologistes qui pensent que c’est l’inverse. Et -ajoute-t-il- on aura besoin de croissance du Produit Intérieur Brut pour faire face aux défis écologiques. Dans le même temps, on se doit d’affronter la question de modes de consommation et du système publicitaire qui aliène toute une société. » Voilà qui est clairement énoncé.
La France voit son empreinte carbone diminuer. Bravo ! Seulement, si l’on considère le poids en carbone des produits importés, c’est faux. Et Béatrice Madeline peut assurer : « La désindustrialisation ne s’est pas contentée de vider nos territoires de leurs usines et ateliers, de supprimer environ un million d’emplois et de créer une dépendance préjudiciable de la France envers des acteurs mondialisés, faute de trouver des alternatives nationales, en poussant les consommateurs à acheter des biens fabriqués à l’autre bout du monde, elle sape en partie les efforts de décarbonation. » Et de préciser : « Pourtant, la France est capable de produire dans des conditions plus favorables que ses fournisseurs étrangers : à valeur égale, un bien « made in France » émet une empreinte carbone inférieure à celle de son équivalent venu d’ailleurs. » Assurément, les lignes parues dans Le Monde font écho aux papiers de Liberté-Actus sur la question industrielle.
Retour au congrès de Lille avec cette mise au point d’André Chassaigne qui appuie le bien-fondé d’une candidature communiste aux prochaines présidentielles : « Je ne veux pas qu’on se laisse prendre entre cette tenaille où d’un côté, il faudrait soit la social-démocratie soit le populisme. Parce que je sais que c’est l’échec. Je me place dans le temps long, je ne me place pas forcément dans le temps court ! Est-ce que vous savez un peu d’histoire, d’histoire récente, 2012, j’avais été candidat à la candidature, isolé sans campagne. Les communistes en ont décidé autrement. J’ai pris la parole au meeting de Jean-Luc Mélenchon à Clermont-Ferrand. En 2017, la conférence nationale a ouvert la voie : les communistes ont voté contre le fait d’avoir un candidat communiste aux élections présidentielles. J’étais triste. D’autant plus triste que c’était le jour de la mort de Fidel Castro. Mais j’étais triste parce que je me suis dis qu’on commençait à creuser la tombe du Parti communiste français ! Et je préfère, aujourd’hui, camarades, qu’on remplisse la fosse plutôt qu’on continue à creuser, c’est une responsabilité que l’on a ! Un camarade député de l’Allier qui a les pieds dans la glaise m’a dit : Tu sais André, en 2012, en 2017, tu as été le bout en train. J’ai cherché ce qu’était le bout en train. Parce qu’il y a celui qui amuse la galerie, et que ce soit un étalon qui rentre à l’écurie entre adolescents, mais il y a un sens zoologique, chevalin à bout en train. Eh bien, je ne veux pas, moi, que notre candidat qu’on choisira soit le bout en train et que ce soit un étalon qui rentre à l’écurie dans quelques mois ! Ce que je veux, camarades, c’est qu’on accroche une charrue à une étoile. Et que cette charrue, on la pousse, on la tire. Et qu’on n’aille pas nous dire qu’au bout du sillon, on va peut-être s’arrêter. Ça, non, je ne veux pas de ça ! Et ce que je voudrais ajouter, c’est que la certitude que j’ai, c’est que dans notre parti, il n’y a pas d’un côté les identitaires, comme j’ai souvent été qualifié d’identitaire de façon un peu méprisante, celui qui s’accroche à un parti historique qui ne veut pas évoluer ! Et il n’y a pas non plus, de l’autre côté, ceux qui veulent liquider le Parti. Je crois que c’est très important de comprendre ça ! Et je pense, camarades qu’on peut se regrouper et qu’aujourd’hui, on tire tous ensemble et qu’on soit une grande coopérative d’action et non pas un conglomérat d’autoentrepreneurs, de boutiquiers. »
Dans Politis, Pierre Jacquemain fulmine plus qu’il n’argumente sur la décision du 40e congrès de présenter un candidat communiste à la présidentielle. « Le parti semble hésiter entre préserver son identité et retrouver son utilité. » écrit-il, oubliant visiblement que sans identité, sans existence donc, il n’y a point de possibilité et donc d’utilité. Tout bonnement.
Fin juillet, me voici un peu surpris et totalement soulagé que les arbres d’Ile de France offrent, en dépit des chaleurs extrêmes et de la sécheresse, un vert encore aussi dense, aussi profond. Mais ailleurs, ça brûle partout, en Gironde où le feu lèche les faubourgs de Bordeaux qui sont évacués, dans les Landes, le Var, en Espagne où de violents feux dévastent la région de Madrid, dans le monde. Souvenons-nous, par exemple, de l’Australie en 2020, 19 millions d’hectares brûlés.
Un pompier qui empêche qu’une maison brûle apprend que la sienne a été réduite en cendres. Devant des maisons devenues brasier, à une journaliste qui lui demande : « Vous êtes assez nombreux ? », un autre pompier répond en courant : « Bah, on n’est pas assez nombreux. Mais on fait comme on peut parce que c’est la guerre. »
Et la solidarité se met en route à travers tout le pays.