Valère Staraselski

De fil en aiguille. Liberté-Actus.
Chroniques de Valère Staraselski. Mai 2026

L’adage « En mai, fais ce qu’il te plaît ! » me renvoie tout à trac à la notion de liberté donnée par Spinoza telle que je la comprends et que, par expérience, je partage pleinement. Cette définition, je la traduis comme suit : « Pas de vraie liberté sans connaissance des contraintes. » En fait, Baruch Spinoza critique l’acception ordinaire de la liberté dans une lettre de 1674 à son ami Schuller : « La liberté consiste uniquement dans le fait que les hommes sont conscients de leurs appétits et ignorants des causes par lesquelles ils sont déterminés. » Or, la relation entre les appétits humains et la possibilité de les satisfaire constitue, de nos jours, le socle d’une problématique qui nous intéresse au premier chef. Tous les appétits humains d’aujourd’hui sont-ils légitimes ? Poser la question c’est y répondre. Si ces appétits sont le fruit d’un conditionnement sur-consumériste (et pas uniquement dans les pays développés), ça signifie que les addicts de la consommation doivent revenir sur terre vite fait bien fait. Sachant que pour bon nombre de ces personnes atteintes du tout à l’ego, il y a tellement d’écrans (came comprise) entre leur personne et la réalité que ce nécessaire retour au réel, s’il réussit, risque d’être douloureux et de prendre un peu de temps. En effet, passer du stade du sentiment de Toute-puissance au stade adulte exige de s’en occuper vraiment et pas qu’au plan individuel. Il y a 30 ans, les capitalismes américain et européen ont gagné les dernières batailles idéologiques et politiques contre le camp socialiste, mais aujourd’hui leur hégémonie étant sérieusement remise en question, ils résistent en détruisant à tous les étages. Résultat, les guerres avancent et la transition écologique recule. Insécurité environnementale et alimentaire, déplacements de population, inégalités renforcées, risques accrus de tensions donc de conflits etc. L’actualité donne évidemment raison à ceux pour qui l’organisation de notre monde doit urgemment opérer un bond qualitatif, d’autant que les moyens existent bel et bien. Demeurer les bras croisés ou ballants est de moins en moins tenable, notre monde doit décidemment changer de base. Et ce, en se dotant d’une base commune autre que celle qui préside trop tragiquement aux destinées de tout ce qui vit. L’année 2026 comptera parmi les plus chaudes jamais enregistrées. Or, nous consommons davantage d’énergies fossiles dont le charbon, combustible cher à nos voisins allemands présentés pourtant comme le nec plus ultra de l’écologie en actes ! A ce propos, la lecture des quatre textes à partir desquels les communistes de notre pays devront se déterminer lors de leur prochain congrès n’omet pas, loin s’en faut, la question environnementale. Tous les textes traitent de cette question en s’appuyant sur le remarquable travail, conduit notamment par Amar Bellal et Valérie Goncalvès, qui a abouti au Plan climat, empreinte 2050 du PCF. Ainsi, peut-on lire, à propos de ce Plan climat, dans le texte intitulé Un communisme de conquêtes qu’il s’agit là « d’un travail inédit dans le paysage français » et dans Stratégie communiste (par ailleurs pour lequel je ne voterai pas) ces mots d’une grande justesse : « Ce n’est pas la croissance en soi qui est intenable, mais la croissance anarchique et prédatrice du capitalisme. Une croissance des forces productives est au contraire nécessaire pour remplacer les techniques les plus consommatrices en énergie, en matières premières et en travail, et pour découpler la satisfaction des besoins sociaux d’une consommation dispendieuse de ressources rares. » Voilà qui me semble plutôt bien résumé. C’est samedi matin. Entre la salle de sport et le chemin blanc vers lequel je me dirige pour cinq kilomètres de course à pied, je reçois un texto de Charlotte, jeune dirigeante du Parti : « Coucou, j’ai besoin de toi. Je veux finir mon discours dans la Sarthe par une citation d’Aragon mais je ne me rappelle plus la citation entière ni d’où elle sort. C’est sur sa fin, quelque chose comme : « Rien n’est égal à ce qu’on rêve et rêver c’est bien là notre honneur ! Tu l’aurais en entier ? C’est dans ton livre, je pense. » Je réponds aussitôt positivement et je reçois en retour un « Merciiiiiiiiiiiiiiiiii » accompagné d’un cœur. Je repasse par la maison, mon bureau, je me dépêche, car le temps me manque tout le temps. Et celui réservé à l’activité physique est sacré. En vérité, j’ai toujours conservé à l’esprit ce conseil édicté par le dirigeant est-allemand, Heinrich Honecker je crois, disant à peu près qu’il valait mieux construire des stades que des hôpitaux. Après quelques vingt minutes de « farfouillage », je lui envoie en texto ces citations : « Il est permis de rêver. Il est recommandé de rêver. Sur les livres et les souvenirs. Sur l’Histoire et sur la vie. » Blanche ou l’oubli. « Tout rêve d’avenir est un rêve de vivre. » Sacre de l’avenir « Avoir été communiste pour moi, ça a été le refus de confondre les petites histoires avec la grande. Nous faisons des choses très bien par rapport à nous. Rien n’est égal à ce qu’on rêve et rêver c’est bien notre honneur. » Décembre 1980, message d’Aragon pour le soixantième anniversaire du PCF que l’Huma publie… » La réponse ne tarde pas : « Génial, tu es mon sauveur ! Merci ! » Ça fait toujours chaud au cœur lorsqu’on se rend utile… L’ouvrage Lumières et anti-lumières en Iran cosigné par Amirpasha Tavakkali et Stéphanie Roza montre assez clairement en quoi l’idéologie des frères musulmans, devenue le pivot politique du pouvoir iranien et de ses satellites, Hamas et Hezbollah, relève du fascisme le plus pur. Idéologie pour laquelle « l’égalité femmes-hommes, la démocratie, les droits des minorités, le pluralisme à la fois religieux et politique sont des innovations à bannir ». Et pour laquelle, « le juif est rendu responsable des maux de la modernité. » Boris Cyrulnik, neuropsychiatre français reconnu pour ses travaux sur la résilience, à la télé : « Mot à mot, j’entends aujourd’hui les mêmes paroles que celle que j’entendais à la fin des années 30, pendant la guerre et même quelques années après. Les mêmes mots ! C’est-à-dire quand j’étais protégé pendant la guerre par des justes chrétiens parfois j’ai entendu « l’assiette est vide parce que les Juifs ont déclenché la guerre pour gagner encore plus d’argent ». Cette phrase, je l’ai entendu en Colombie par un universitaire très sympathique. Je l’ai entendu hier à Toulon en me promenant dans les rues. J’entends exactement les mêmes mots, les mêmes phrases qu’au début de mon existence. J’étais convaincu qu’en expliquant, en parlant, en cherchant, on empêcherait de revenir cela. Mais je crois qu’il y a une force… C’est la pensée paresseuse. On n’a pas besoin de faire d’effort, on n’a pas besoin de douter, on n’a pas besoin de rencontrer, on n’a pas besoin de lire. Il suffit d’avoir une certitude. La certitude, elle est donnée comme ça, on n’a pas besoin de vérifier. Et ça, c’est la soumission au langage totalitaire qu’on voit réapparaître ». Il vaut mieux, tant l’émotion est forte sur le sujet, préciser que cela n’obère en rien la dénonciation ainsi que la condamnation de l’actuelle politique d’Israël dont les colons qui utilisent la Bible comme un cadastre en spoliant et en répandant le sang d’innocents, particulièrement en Cisjordanie. Cette politique est délibérée, elle porte le nom du plan de Bezalel Smotrich, publié en 2017 sous le nom de « plan décisif ». Smotrich dit : « Nous annexerons les territoires, nous construirons autant de colonies que possible, et nous donnerons trois options aux Palestiniens : être citoyens de seconde zone ; quitter leur terre ; ou mourir s’ils résistent. » En fait, j’évoquais ici, cette mauvaise et très ancienne manie, virant souvent à la folie, qui consiste à externaliser le mal. Mais n’est-ce pas du reste le sujet des Atrides, nom littéraire de la vendetta que se propose de dépasser les êtres ayant choisi le camp du progrès ? Entendu lors de la matinale de Radio classique sur les moyens consacrés à la transition écologique : « Chine, un million et demi d’ingénieurs, France 46.000, Etats-Unis 200 à 300.000 ». Puis suivait l’émission d’histoire de Franck Ferrand dans laquelle il fut question de l’écrivain Robert Merle, qui adhéra au Parti communiste en 1977. Malicieusement, Ferrand évoque la non-reconnaissance voire le mépris dans lequel est toujours tenu, par le milieu germanopratin et l’Université, l’auteur de Week-end à Zuydcoote, La mort est mon métier et Derrière la vitre, dont la lecture, que je recommande vivement, éclaire extraordinairement le mai 68 français. LCI, chaîne d’informations en continu, le présentateur pose cette question à Alain Bauer, membre de l’équipe Sécurité et Défense du Conservatoire National des Arts et Métiers : « Dans 50 ans, est-ce que nécessairement la Chine sera la première puissance ? » Réponse : « Elle est !!! Elle est la première puissance. On ne s’en rend pas compte, mais elle est la première puissance. » Même discours de Nicolas Dufourcq, directeur général de Bpifrance, organisme public chargé d’accompagner financièrement les entreprises, sur une autre chaîne de télé… Sur la Chine toujours, ceci de Xi Jinping : « La Chine a une économie très dynamique mais le capital ne passera jamais avant le peuple. Ce n’est pas le marché qui dicte le rythme du pays mais le Parti et la planification d’Etat. Ici, les entrepreneurs ne gouvernent pas, ils obéissent ! Il n’y a pas de place pour les oligarchies qui, dans d’autres pays pillent le bien commun. Le socialisme ne signifie pas l’absence de marché, il signifie que le marché sert au bien-être de la société, pas à remplir les poches de quelques-uns. » On reparle des éditions Grasset pour apprendre, exemple parmi d’autres, qu’un auteur accumule un million d’euros d’avances non couvertes sur l’exploitation de ses derniers titres et que 75.000 euros d’à-valoir lui ont été versé pour son prochain livre. Livre qui sera peu lu car le public des lecteurs, dont par ailleurs le nombre a fondu de moitié, est revenu de cette médiocre littérature industrielle, en d’autres termes inodore, incolore et sans saveur. Bas de gamme quoi. La philosophe Laëtitia Riss, rédactrice en chef de la revue en ligne Le vent se lève considère, quant à elle, les auteurs Grasset démissionnaires comme faisant partie d’un « bloc élitaire parisien qui se nourrit de l’illusion du pluralisme. » Et Thierry Discepolo, fondateur des éditions Agone revient, dans le Monde diplomatique, sur ce qu’il qualifie « d’une tragi-comédie dans la meilleure tradition de Saint-Germain des prés » en rappelant que la moitié des signataires « sont ou ont été journalistes, leurs carrières couvrant une cinquantaine de médias (presse écrite, radio, télévision) les plus importants. » Et évidemment pas des moindres. Et que « cette coterie fournit également le personnel des principales émissions littéraires » et que « ses membres siègent dans les jurys de quatorze prix littéraires » du Goncourt au Renaudot. Il n’y a que les moutons et les naïfs pour croire que l‘habit fait le moine. La véritable bataille culturelle se déroule ailleurs et les privilégiés de tous bords qui occupent la scène n’ont aucun intérêt à ce qu’on puisse la distinguer. Le 16 mai 2025, je postais cet extrait d’un autre article du Monde diplo : « La perception d’un lien entre les élites cultivées et privilèges de classe, mépris du peuple et progressisme culturel, pèse en effet comme un boulet pour la gauche. » Pendant ce temps, face à un marché en crise profonde, les réseaux de libraires, Furet du Nord fondé en 1921 et Decitre centenaire, demandent leur placement en redressement judiciaire… Vu L’abandon, film retraçant les derniers jours de Samuel Paty, enseignant d’histoire-géographie, assassiné par un islamiste tchétchène le 16 octobre 2020. Ce film est l’antithèse absolue des thèses des extrémistes de tous bords. Aragon disait : « On ne comprend pas, alors on accuse. » Là, avec ce film de Vincent Garenq, on comprend et on en sort renforcer dans ses convictions démocratiques. Le 20 mai, les rayons du soleil qui reviennent vont assez vite dispenser les premières chaleurs, très fortes, caniculaires même. Températures qui frappent dur et ce, après plusieurs jours de grosses pluies qu’on appelait, dans mon jeune âge, des pluies de printemps. Toujours étonnant cet enchantement soudain qui illumine tout à coup le visage de certains hommes âgés lorsqu’apparaît une jeune femme tout en énergie et en grâce ! Comme si ces vieillards assistaient à un miracle. Du reste, pour eux, c’en est un. Depuis la terrasse de ce café parisien, avenue de France dans le treizième arrondissement, en attente du rendez-vous avec un éditeur, le regard fixé sur les drapeaux tricolore et européen qui flottent mollement sur un de ces bâtiments années 2000, j’écoute une des serveuses qui s’adresse à un client. Elle a vingt-cinq ans, occupe trois emplois simultanément et rêve de partir à Singapour pour faire de l’argent dit-elle. - Pour gagner votre vie ! corrige alors le client sur un ton interrogatif. - Non, pour gagner de l’argent ! insiste-t-elle avant d’ajouter : « En France, on est trop coincé, il faut partir. » - Après la énième émission invitant Régis Debray et Sylvain Tesson pour leur ouvrage commun - cette fois sur France culture - un ami écrit en post : « Si on veut comprendre pourquoi les droites se sont avachies sur elles-mêmes et sont en train de disparaître en Occident sans laisser de traces, il faut écouter Sylvain Tesson (le lire est superflu). Il a beau faire le cuistre en nous ramenant l’Odyssée et à Ulysse, il a simplement oublié qu’avant de retrouver Ithaque et Pénélope, le héros homérique avait fait et gagné la guerre. » Au moment où le Code noir, abrogé en France en 1794 et 1848, est formellement aboli à l’Assemblée nationale, paraît Le Zorg de Siddarth Kara. On y apprend que le soir du 29 novembre 1781, 55 esclaves sont amenés à tour de rôle dans la cabine des officiers. Une fenêtre y est ouverte. Une première femme est jetée dans la mer des Caraïbes. Les marins retournent dans l’entrepont. Ils choisissent une autre femme, qu’ils jettent par la même fenêtre. Puis un enfant. Puis une autre femme. Les jours suivants cela continue. Au total, entre 123 et 133 hommes, femmes et enfants seront noyés. Et comment ne pas penser aux noyades de migrants, hommes, femmes et enfants dans les eaux européennes. A ce rescapé africain, prostré, qui sans cesse revoit cette mère hurlant et ses deux enfants se noyer sous ses yeux. En cette fin mai, Michelin, leader mondial du pneu, annonce 1500 licenciements tandis que la dernière encyclique du Pape Léon XIV, « Magnifica humanitas », magnifique humanité, rappelle que « La vérité n’est pas un territoire à défendre, mais un bien à partager. » Très belle définition de la fonction ou du combat politique dans une période où pour des millions de citoyens, il semble que celle-ci soit devenue ce qu’en disait Paul Valéry : « L’art d’empêcher les gens de se mêler de ce qui les regarde. »

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