Valère Staraselski

La revanche de Michel-Ange suivi de Vivre intensément repose
Francis Vladimir- L’Humanité - avril 2020

Face à l’évidence du chaos il revient à l’artiste de profiler dans l’oeuvre notre profonde humanité. La revanche de Michel-Ange et Vivre intensément repose, suite de nouvelles de Valère Staraselski, interroge le lecteur sur sa capacité à garder pour le monde tel qu’il est, le souffle, l’empathie, sans lesquels nous ne saurions continuer à vivre. Les textes réunis dans ce recueil s’ils sont compassionnels se doublent comme souvent chez l’auteur d’une réflexion serrée sur le sens de la vie, l’apport de l’art dans nos existences malmenées, la référence aux grands artistes. Ils sont aussi porteurs d’un regard, celui d’un écrivain qui n’a
de cesse de s’interroger sur l’immédiateté et la perte. Ainsi « Le gant » qui ouvre le livre sur un quai du métro parisien constitue l’exemple même de l’absurdité de ce qu’une vie peut receler, où le pressentiment conduit Paul Renner dans une course perdue d’avance, souvenir d’une scène d’enfance face à la chronique d’une mort annoncée. L’écrivain aime à poser les yeux sur ceux qui l’entourent. Curiosité toute retenue, dans le train de nuit qui conduit de Toulouse à Nîmes, dans la ville sous le vent, où la vie remonte par tous les pores, par tous les sens. Julien Karolstein est un amoureux de la vie, un sensuel à fleur de peau,
un jouisseur de l’instant entendu comme parcelle d’éternité. Mais le malheur n’est jamais loin. Et lorsqu’il toque à la porte il écroue facilement. Jean Luc Pinson est à Fleury-Mérogis. Il y paie dans la relégation ses fautes ou ses inaptitudes parce que le milieu auquel il appartient est frappé du sceau des gens de peu, sans dents et il y faut la connivence de la plume pour le tirer de l’oubli.

De la puissance de l’écrit. De la notion même de correspondance. Celle qui, par delà les générations oubliées jusqu’à aujourd’hui, joue un rôle protecteur et consolant pour les âmes défaites. La lettre du voisin, toute simple, qui relate la vie courante dans « l’avenue des peupliers » avec son lot de rencontres afin que le prisonnier continue à espérer, pour l’éloigner de l’instinct de mort. Ce serait donc la mission de l’artiste que de dire le monde, de
l’énoncer à la façon de Michel-Ange sans autre souci que d’élever l’esprit aux prises avec la matière.

La représentation du monde si elle est une gageure répétée à l’infini n’en est pas moins la tentation de l’artiste, la tentative frontale d’élaguer sa propre existence, d’éloigner les importuns, de se dénuder, une déprise en quelque sorte pour mieux pénétrer la vision que l’on a des hommes. Philippe Mariani, le double de l’auteur, dans une Venise aux eaux grises et au ciel bas, n’en démord pas. Dans une discussion surréaliste sur les marches de Santa Maria de la Pietà, avec son alter ego, photographe de son état, il sillonne, fiévreux, les raisons de garder le cap, celui de créer, encore et encore, et dans un raccourci fulgurant de
clamer que l’esthétique dans l’art n’est rien moins qu’une éthique. La volonté d’une revanche. Qui sait ?

Cette manière de dire la vie, avec ses hauts et ses bas, avec ses attentes, ses espoirs et ses renoncements, dans la confrontation constante du souvenir et du difficile présent, donne le tempo des nouvelles qui scandent la deuxième partie du livre. Des figures de femmes, emblématiques ou hésitantes, avec cette force souterraine que l’auteur leur concède toujours, comme si la femme, avenir de l’homme, restait l’étalon de toute dignité humaine.