
Valère Staraselski nous offre un nouveau joyau à travers un jeu de miroirs entre la montagne, comme rassemblement de la totalité de la nature, de ce qu’elle livre et de ce qu’elle dit de nous-mêmes, et le marcheur, celui qui la parcourt tout en se parcourant. L’ascension « Sur les toits d’Innsbruck » évoque un autre « Mont Analogue » de René Daumal, la dimension écologique en plus.
L’histoire semble banale, celle d’un amour naissant. Cependant, le couple demeure, en ces temps conditionnés jusqu’à l’absurde, l’une des dernières grandes aventures de l’être. Et le couple dans la montagne relève d’une double exaltation. Les paysages somptueux qui apparaissent calligraphiés par les mots de l’auteur, dans une écriture à la fois fluide et d’une précision démonique éclairent les nuances ou les intensités des sentiments. Les corps se disent, les regards se cherchent, bien avant que les esprits ne comprennent. Dans la crypte du monde, symbolisé ici par la montagne toute entière, une biche, qui se meurt, apparaît comme le sceau qui unit deux esprits. Une mort pour une vie. A deux. Chaque instant de banalité devient une œuvre d’art unique.
Cette peinture de l’intime, qui touche le lecteur en sa pensée (non pas en ses opinions préfabriquées), ouvre sur une colère. La beauté de la rencontre, une femme et un homme, un couple et une montagne, met en évidence la laideur d’un monde défiguré, qui dévisage, arrache le visage dans un cri qui n’est même plus salutaire.
Mieux, beaucoup mieux qu’un Houellebecq, pris dans les filets de son agent financier, pardon, « littéraire », lecteur trop tardif du Coran après avoir écrit son vulgaire « Soumission », Valère Staraselski, en quelques pages, à travers le monologue de l’un de ses personnages, oblige à la lucidité du temps présent et annonce les enjeux de ce siècle, fruit d’une grossesse pathogène, et les combats à venir, pacifiques peut-être, sans jamais perdre du regard l’océan de l’humanité, fut-il caché sous les brumes, polluées de la fumée des usines.
Tout comme dans ce superbe et bouleversant roman intitulé "Un homme inutile", réédité en 2011 au cherche midi, l’amour, l’amitié, la rencontre, sont les révélateurs de la tragédie inhérente à la cité. La cité est toujours tragique insisteGeorge Steiner. Alors, l’auteur nous invite dans cet immense jardin naturel qu’est la montagne, une ultime proposition que nous ferions bien d’examiner avec attention.
Valère Staraselski écrit au plus près de lui-même, sans détour, sans mensonge. Nul auto-portait toutefois. La personne s’efface pour laisser place à l’être. Le lecteur qui accepte de se découvrir, dans un compagnonnage précieux avec l’auteur, page après page, éprouvera une solitude tranquille, faite de gravité et d’espoir.
Sur les toits d’Innsbruck de Valère Staraselski, éditions cherche midi.
Rémi Boyer