L’histoire nous apprend que la rhétorique sur l’homme inutile pour reprendre la formule qui donne son titre à un beau roman de Valère Staraselski -, vite assimilé au parasite, est l’augure de bien des massacres. Non qu’elle y conduise nécessairement, mais qu’elle produise le fond sonore qui les rend possible, puis, lorsqu’ils se produisent, qui les accompagne. Elle en est la petite musique. La petite musique de mort. Quelques pas seulement, quelques mois ou quelques années séparent le discours sur l’homme inutile du discours sur l’homme en trop. Le trop est ce qui doit être éliminé, le déchet. Le sentier menant de l’homme inutile à l’homme déchet est aisé à emprunter. Il est le chemin des abattoirs, le chemin de l’enfer.
• La catégorie de déchet est une catégorie centrale des sociétés de consommation tombées en état de mélancolie. À partir d’un certain niveau de massification de la consommation, les déchets deviennent une obsession sociale et politique. Pour paraphraser en le détournant Karl Marx, disons : le spectre qui hante l’Europe n’est pas la subversion par le communisme, mais son étouffement par les déchets. Comment les rassembler ? Comment les trier ? Comment les transporter ? Comment les éliminer ? Les déchets deviennent
une menace omniprésente - du coup, ils glissent de la réalité vers l’univers subconscient du fantasme. Ils acquièrent un statut dans l’imaginaire. Réunis, ils se dressent devant nous comme un monstre que nous avons fabriqué, que nous nourrissons chaque jour de nos propres déjections, de notre prospérité et de notre hypocrisie, monstre qui, de son côté, grandit quotidiennement et qui pourrait bien nous dévorer nous empoisonner, voire finir par nous engloutit. Nous pouvons nous noyer dans l’océan de nos déchets, ce qui revient à être dévoré par eux, bref, à être dévoré par nos propres excréments.L’homme est menacé de servir d’aliment à ses poubelles devenues anthropophages. Sous cet angle, les déchets sont source d’angoisse collective. Ils engendrent dans l’inconscient collectif toute une fantasmagorie sociale pathogène. Dans les années 1930, les catégories sociales ou ethniques destinées à l’élimination étaient traitées de rats. Ces rongeurs se nourrissent des déchets, pullulent dans les poubelles. L’imaginaire des déchets devient une psycho force sociale semblable celui des rats autrefois. Par lui les menacés - les affaiblis, les précarisés, les réduits à la vie nue - sont tenus pour dangereux. Staraselski, dans le roman que nous venons de citer, décrit un chômeur. Mais, certes flou, généralement hypocrite, toujours trompeur, un horizon de résilience est présenté au chômeur, vain paradis agité par certaines forces sociales devant ses yeux. Des stages de
reconversion lui sont proposés ; la chance aidant, il lui arrivera même de retrouver un emploi salarié. Aux frontières de l’abjection, certains démagogues songent à des formes plus ou moins larvées d’esclavage pour justifier le maintien envie des chômeurs. Les chômeurs, clament ces politiciens ou publicistes, sont tenus de travailler gratuitement pour mériter les allocations, bien misérables pourtant, dont on les nourrit. Au-delà de cet esclavage allégé, qui n’ose pas dire son nom, qui se présente comme un échange honnête entre du travail forcé et de l’aumône de survie alors qu’il n’est qu’un échange obscène, les chômeurs, ces hommes en trop, seraient des déchets. Ici, la notion de transfert de culpabilité prend toute sa place : la société s’applique à transférer sa culpabilité, qu’elle peine à assumer, vers le chômeur afin de pouvoir se débarrasser de cet homme inutile l’heure venue, en toute bonne conscience. Devenu sans domicile fixe, cet homme ne se distinguera que peu des poubelles au milieu desquelles il sera condamné à survivre. Les poubelles seront
le décor de sa survie ; il fera, comme tous les autres déchets de la société de consommation, partie des poubelles !
La migration forcée des inemployés devenus sans domicile fixe vers l’au-delà ne passera plus par la guerre, devenue d’un prix trop élevé pour l’âme collective. Beaucoup moins glorieuse, indolore pour ceux de l’arrière, les planqués à l’abri de la vie nue, elle se contentera de passer par les dépôts d’ordures de la rue et des stations de métro.
Inversement, aucun autre horizon que celui de sa déchéance n’est proposé aux vieux et aux vieilles- ils sont, leur laisse-t-on entendre, absolument inutiles, presque des déchets, plus encore que les chômeurs, assurément des semi-cadavres se dévitalisant année après année à l’ombre fétide de la mort. La société ne leur donne plus rien à espérer désormais, elle leur crie haut et fort que le sort des retraités ne s’améliorera pas, que les pensions finiront par être diminuées, que de toute façon ils constituent une charge insupportable, qu’ils devraient s’estimer heureux de ne pas être abattus en masse séance tenante. En écrivant que la société de consommation ne considère les vieux que comme du matériel, Simone de Beauvoir n’en dit pas assez. Elle utilise un concept trop abstrait de matière, qui ne manque pas d’euphémiser la réalité. Non, la société ne considère pas les vieux comme du matériel, elle tend à les considérer, dans la mesure où elle insiste sur leur inutilité, sur leur coût insupportable, comme des déchets. La peur que nous inspire la vieillesse est parente de la peur que nous inspirent les déchets. La haine de la vieillesse est sœur de la haine des déchets.
L’objet et le produit devenus inutiles, qui ne servent plus à rien, qui ne rapportent plus d’argent, atteints par
l’obsolescence programmée, entrent dans l’univers du déchet. La décharge, le démembrement, le broyage et
l’incinération figurent ses destins. Les déchets sont les restes en décomposition de la fête consumériste. Leur
imaginaire s’articule au nauséabond, au repoussant, au pourri, à l’abject. Voyons en eux la part maudite de la société, qui n’aspire qu’à fermer les yeux devant la réalité qu’ils lui dictent : la consommation produit essentiellement de l’excrément et de la mort. Rapprocher, en insistant sur l’inutilité et le coût économique, la vieillesse (après l’avoir fait d’autres catégories sociales) du déchet revient à l’investir de l’imaginaire potentiellement meurtrier attaché à cet état terminal des choses.
Un message subliminal se dégage de ces discours adressés aux vieux, prononcés pour que ceux qui n’ont pas encore.
61. Luc Féry, La Révolution de l’amour, Paris, Plon, 2010.
62. Valère Staraselski, Un Homme inutile, Grenouilleux, La Passe du Vent, 2003.
63. Simone de Beauvoir, La Vieillesse (1970), Paris, Gallimard, « Idées », 1979, p. 11.